27 October 2026
Lettre ouverte : L’université doit bifurquer pour reconquérir l'avenir

Mesdames et Messieurs les Recteurs et Responsables Politiques,

Le monde est aujourd’hui confronté à de nouvelles opportunités, mais aussi à de multiples crises, une polycrise : la démocratie est mise à rude épreuve ; les guerres se multiplient ; les crises climatiques et de durabilité mondiales s’accélèrent. La numérisation, qui fut jadis porteuse d’espoirs de démocratisation, a engendré une convergence des intérêts politiques et économiques, donnant lieu à ce que certains appellent le « technofascisme ». Les avenirs se ferment. La société est mal préparée à affronter ces crises imbriquées. Notre culture est plus que submergée. Face à cette dynamique alarmante, les universités sont confrontées au défi de fournir un savoir critique et réflexif pour des sociétés résilientes et prospères aujourd’hui et demain.

Parallèlement, la mission classique de l’université, la recherche du savoir pour le savoir en soi, au service de la société dans son ensemble et du développement de l’individu (paideia), est de plus en plus façonnée par les logiques du marché et le déterminisme technologique. L'Université s’est éloignée de sa mission et se trouve désormais soumise à un régime de nouvelle gestion publique (NGP - new public management) et à une rationalité néolibérale positiviste. Étudiants, personnel académique et administratif sont tous quantifiés et mesurés comme des unités économiques ; la pensée économique semble dominer l'esprit académique.

L'Université est profondément ancrée dans les systèmes des grandes entreprises par le biais de son infrastructure technologique et de ses partenariats de recherche, qui façonnent sa manière d'enseigner et de mener ses recherches, et la rendent complice de dommages écologiques et sociaux. L'Université croit erronément qu'elle doit suivre le rythme des développements technologiques et de l'innovation continue, plutôt que de prendre le temps d'évaluer et de façonner de manière responsable les nouvelles technologies.

Dans le manifeste vivant des signataires fondateurs, « L'Université doit bifurquer pour reconquérir l'avenir (https://zenodo.org/records/23688300) », nous proposons un point de vue alternatif et une nouvelle vision de l'Université, une Université qui peut être affranchie des dynamiques du marché et des dynamiques technoscientifiques. Nous exigeons une université bifurquée – introduisant une nouvelle mentalité et une nouvelle structure orientées vers le dépassement de la polycrise grâce à une vision d'un avenir sociétal plus humain. Cette université bifurquée repose sur une interdisciplinarité et une transdisciplinarité critiques et réflexives, ainsi que sur un ethos centré sur la communauté et la société, qui valorise les connaissances pour des relations nature-société alternatives, incluant différents types de cultures de recherche, les technologies (open source) et les arts. C'est une université qui bifurque, qui s’écarte de la rationalité marchande et du déterminisme technologique.

Elle promeut une mentalité critique et réflexive et une souveraineté numérique fondées sur le travail et les productions de son personnel et de ses étudiants, et célèbre la liberté académique pour le développement de la société dans son ensemble et le savoir critique comme bien public. C'est une université qui rejette le technosolutionnisme étroit ainsi que l'écoblanchiment et le blanchiment éthique (ethics washing). Nous envisageons une université qui ne se contente pas de penser aux compétences et aux connaissances qui font de bons employés, mais qui forme des citoyens responsables, capables de penser de manière critique au monde et aux structures techniques, politiques, économiques et sociales qui les entourent, et qui peuvent imaginer et œuvrer pour un futur meilleur, notamment en s’appropriant d’anciens systèmes techniques et structures sociétales, et en en créant de nouveaux. Nous exigeons une nouvelle culture pour une université nouvelle, incluant un milieu éducatif qui développe les capacités des étudiants à prendre soin les uns des autres et du monde et à coexister harmonieusement avec eux grâce à la technologie, et non des étudiants soumis à des impératifs technologiques et néolibéraux-positivistes inextricablement liés.

Nous pensons que l'université a besoin d'une transformation radicale qui dépasse la simple réforme. Les réformes seules seront absorbées. Elles peuvent néanmoins préparer l'université à un changement de direction plus marqué. Avec les revendications fondamentales suivantes, nous proposons de jeter les bases, en gardant à l'esprit que les réformes doivent faciliter le chemin vers la bifurcation, et non s’y substituer. Nous, le personnel et les étudiants de nos universités, ainsi que nos alliés, présentons et soutenons ces revendications fondamentales, applicables à différentes échelles par les directions universitaires et les gouvernements nationaux.

Nous demandons des changements sur trois axes : la gouvernance et les ressources institutionnelles ; l’infrastructure institutionnelle ; et les changements structurels.

Nous exigeons des laboratoires de bifurcation, un engagement en faveur de la suffisance technologique, une véritable éthique institutionnelle et curriculaire, une réflexivité critique, et des universités ouvertes et inclusives dans l’enseignement et la recherche, comme espaces de large participation. Nos revendications portent sur :

Gouvernance et Ressources Institutionnelles :

• L’initiation d’un discours fondamental et politique sur l’université pour l’avenir de l’éducation ( «Bildung » ) à l’ère des nouvelles opportunités et de la polycrise, et sur l’université en tant qu’institution sociétale ;

• Le soutien et les ressources nécessaires aux centres autonomes de bifurcation (« laboratoires de bifurcation »), ayant pour mission d’éclairer la prise de décision institutionnelle – des lieux d’expérimentation, de débat et de dialogue, avec la mission d’imaginer de nouveaux avenirs écologiquement prospères et de définir les moyens d’y parvenir au sein de l’université ; il s’agit, en somme, de se réapproprier l’université elle-même et de la mobiliser pour concevoir des futurs qui en valent la peine ;

• La mise en œuvre et l’encouragement d’une participation publique significative (de la société civile et d’experts non académiques) à la recherche et aux autres activités universitaires — l’université peut devenir un partenaire de la recherche et de l’économie contributives ;

• L’encouragement et la facilitation de l’interdisciplinarité et transdisciplinarité fondées sur une réflexion critique, en les intégrant comme composantes obligatoires des programmes d’enseignement supérieur. Cela permet d’adopter des approches holistiques et systémiques, de faire face aux problèmes complexes (« problèmes pernicieux ») du monde actuel, et de développer une pensée critique qui dépasse les cloisonnements disciplinaires — une telle posture critique interroge ce qui est tenu pour acquis et constitue un moteur essentiel d’une véritable créativité orientée vers une « vie bonne » ;

• Le soutien et la facilitation des membres du personnel qui refusent d’adopter ou de travailler au développement de technologies problématiques ou contestables¹ ; ainsi que l’engagement — sous la supervision de nouveaux comités d’examen universitaires — d’un processus de désengagement progressif vis-à-vis de partenariats institutionnels problématiques avec des entités qui font l’objet de rapports crédibles selon lesquels elles faciliteraient ou permettraient des violations des droits humains ;

• La fondation, au sein de chaque université, de comités d’examen composés d’acteurs de la société civile et de l’université (y compris des représentants des syndicats d’étudiants et de personnel). Ces comités auront pour rôle d’évaluer les partenariats existants ou envisagés, et de formuler des avis en s’appuyant sur un cadre éthique dynamique, élaboré conjointement par l’université et la société civile ;

• L'élimination de la « pauvreté temporelle » en dotant l’université des effectifs nécessaires pour permettre à tous ses acteurs d’explorer pleinement leur potentiel ;

Infrastructure Institutionnelle :

• La mise à disposition de ressources pour expérimenter des logiciels et du matériel informatiques « open source » (libres et ouverts), et leur adoption par défaut pour les infrastructures universitaires — lesquelles devraient, par ailleurs, s’inscrire dans une logique de sobriété numérique et technique ;

Changements Structurels :

• L’investissement dans des infrastructures publiques (cloud, informatique, données et IA) accessibles aux universités, aux administrations publiques et à la société civile, sous une gouvernance ouverte ;

• La marche vers l’élimination des frais de scolarité et la mobilisation d’un engagement ferme en faveur du soutien financier aux étudiants afin de permettre une éducation accessible et démarchandisée, et une véritable alliance pour un avenir meilleur, fondée sur la pluralité des voix – afin de donner à un plus grand nombre de personnes (autrefois exclues) le temps et les moyens de réfléchir à un avenir meilleur et aux moyens de l’atteindre.

Dans un monde marqué par la multiplication des conflits civils et politiques, l’effondrement écologique imminent et l’intégration structurelle croissante de technologies risquées et imprévisibles telles que l’IA – susceptibles d’exacerber les crises actuelles –, l’Université doit être un lieu de pensée critique et d’action indépendante, pouvant rejeter, créer ou s’approprier des technologies pour un avenir meilleur, en prenant ses distances avec les impératifs positivistes-néolibéraux et la gouvernance de la nouvelle gestion publique. Nous demandons aux dirigeants de l’enseignement supérieur de soutenir dès maintenant cette bifurcation.

Signé,

¹ Dans un contexte où certaines régions, comme l’Europe, s’orientent vers une préparation militaire, et où les partenariats entre le secteur militaire et l’université sont de plus en plus normalisés, nous craignons que des ingénieurs ou d’autres universitaires ne soient marginalisés, voire pénalisés, pour avoir refusé de participer à des projets à finalité sécuritaire ou militaire.

9
signatures
  1. Paul Hayes, Postdoc, TU Dublin, Dublin
  2. anonymous, Darmstadt University of Applies Sciences
  3. Jye O'Sullivan, Lecturer, NCAD, Dublin
  4. Jan Cornelius Schmidt, Professor, Darmstadt University of Applied Science, Darmstadt
  5. Noel Fitzpatrick, Professor, ECT Lab+, Dublin
  6. Lilyana V. Petrova, Associate Professor / Artist, ETIS/CNRS/ENSEA/CYUniv, Paris
  7. Ceri Almrott, Lecturer, Technological University Dublin, Dublin
  8. Ester Toribio Roura, Researcher, ECT Lab+, Dublin
  9. KC O'Rourke, PhD, TU Dublin, Dublin